Voici trois analyses et regards croisées (deux depuis Paris et une d’Erévan) sur
la proposition artistique de l’ensemble Oshakan sous la direction de Grigor Arakélian
à partir du programme présenté le 24 septembre 2006 à Radio France.

Naissance d’une polyphonie

Par Gérard Der Haroutiounian avec l’aimable autorisation de Radio France

« La venue en France d’un ensemble de musique arménienne est chose assez rare pour qu’on s’en félicite. Si l’année de l’Arménie est propice à la diffusion de musique arménienne, il faut ici retenir l’intérêt musical du choix de l’ensemble vocal et instrumental Oshakan dirigé par Grigor Arakélian.
Le groupe composé de 8 chanteuses et chanteurs et de 4 musiciens interprète et restitue des mélodies profanes et sacrées de l’Âge d’Or (Ve–Xe siècle) et du Moyen Âge (Xe–XIVe siècle) arméniens. Les instruments sont issus de la tradition orientale, comme le kanon (harpe à plat de forme trapézoïdale), et de la tradition arménienne, comme le tav kaman (vièle à archet reconstituée à partir de l’iconographie et des manuscrits), le sering (flûte longue proche du ney) et bien sûr le célèbre doudouk.
Les musiques savante et populaire du groupe posent la délicate question du rapport entre les deux et des influences réciproques. Mais là ne sera pas notre propos, il s’agit ici de découvrir, afin de mieux les apprécier, certains aspects de la musique arménienne mis en avant par l’ensemble Oshakan.
Le rapport entre savant et populaire dans la musique arménienne prend tout son sens dans l’imbrication des trois axes musicologique, esthétique et historique.
Musicologique, car il faut tenir compte des genres musicaux abordés: genre religieux, genre populaire, genre courtois des gousan et des achough.
Aspect esthétique ensuite, porté par les modes de transmission. Ceux-ci sont indéniablement attachés à l’oral et à l’interprétation, et des systèmes de notation ont permis la survie de la plupart des mélodies. On pense bien sûr aux neumes de la notation ecclésiastique propre à l’Église apostolique arménienne et aux khaz, signes pour la lecture expressive. Encore vivaces de nos jours, ces systèmes ont servi à noter au Moyen Âge arménien des chants purement profanes et, au XIXe siècle, à transcrire une foule de modes et mélodies ottomans, sur lesquels les archives turques restent muettes à ce jour.
Enfin, le contexte historique amène à définir ce qu’on entend par LA musique arménienne: y a-t-il une ou plusieurs musiques arméniennes? En effet, quelle Arménie évoquer avant de parler de la musique de l’ensemble Oshakan? Il y eut l’Arménie des rois, illustrée par des musiciens prestigieux comme Movses Korénatsi (Moïse de Khorén) ou Grigor Narékatsi (Grégoire de Narék). À la suite de l’invasion ottomane sont nées une Arménie occidentale qui eut pour foyer culturel Constantinople et devint diaspora après le Grand Crime de 1915. Et une Arménie orientale perse, puis russe (et aujourd’hui indépendante) dont le centre culturel fut Tiflis. Il y aurait ainsi plusieurs «Arménies» et donc une pluralité de musiques arméniennes.
C’est peut-être ce point qui nous permet de mieux saisir les liens entre le savant et le populaire, que nous découvrons dans le programme de l’ensemble Oshakan.
Puisant dans le répertoire de l’Âge d’Or et du Moyen Âge, Arakélian et ses musiciens tentent de restituer deux choses. Tout d’abord, les mélodies elles-mêmes, pour la plupart des charakan (cantiques), parvenues jusqu’à nous par le système neumatique mais aussi par la transmission orale. Les Arméniens connaissent ces mélodies ancestrales. Elles sont la reconstitution mentale de tournures typiques, et l’auditeur, en fonction du mode, reconstruit mentalement l’essence abstraite du mode et la sensibilité de son ethos. Pour la plupart composées par des clercs lettrés, elles sont devenues populaires. Le retraitement par le filtre du compositeur et l’interprétation leur confèrent à nouveau un caractère savant, créant en filigrane chez l’auditeur une polyphonie entre sa version et la nouvelle interprétation.
En second lieu, l’ensemble Oshakan cherche à reconstituer une atmosphère, une acoustique, une spatialisation, sans subterfuge éléctronique. Comment rendre les résonances et les échos dans une salle de concert ? Pour redonner corps et fidélité à des œuvres accompagnant des célébrations ou des rogations, le travail musical de cet ensemble s’adosse à diverses techniques. Nous les découvrons à travers trois pièces du programme:
Dans le charakan du Ve siècle de Khorénatsi, intitulé Zantcharéli Louso Mayr (Mère de l’inaccessible Lumière), le vif prélude instrumental est joué à l’unisson avec un bourdon. Ce dernier est confié au tav kaman, ainsi qu’au doudouk qui fluctue pour intervenir dans la ligne mélodique, chose rare dans la musique populaire où celui qui tient le dam, la note tenue, ne dévie pas du souffle continu. Les voix féminines surprennent doublement dans un cantique: d’abord par les deux voix dans une musique à l’unisson, ensuite par leur introduction dans une musique savante réservée aux moines. Chanté dans les églises, ce charakan est devenu populaire. Toujours dans cette pièce, sur le mot Médzatsoutsanék (magnifier), l’ensemble lance un tutti soutenu par une nuance en forte. La musique religieuse arménienne n’utilise a priori ni nuances ni effets figuralistes. La sobriété des églises le rappelle. De même, le système musical est essentiellement monodique et reste attaché à la seule ligne mélodique. Le chœur monodique masculin a cappella avec un bourdon est la règle de base: mélodie unique (l’humain) et souffle (le divin) reflètent le dogme de l’Église apostolique arménienne, l’union du divin à l’humanité du Christ. Cette règle est respectée dans la prière centrale, le Notre Père, où toutes les voix sont à l’unisson sur un tapis de notes égrenées par le kanon.
Un second exemple, Achken Tsov (Regard vers la mer), met en avant la technique du décalage des voix, de l’hétérophonie et du bourdon évolutif. Cette composition pour tav kaman de Grigor Arakélian sert parfaitement ce joyau du Xe siècle, le charakan de Narékatsi. Les rencontres harmoniques créées produisent un effet de scintillement «impressionniste» ainsi que des chuchotements et des tintinnabulations vocales qui rappellent Arvo Pärt. Ce dernier et Arakélian, ne l’oublions pas, sont issus de la même école de composition soviétique!
Les Chants de mariage de la région d’Ak’n, qui remontent au Xe et XIIIe siècles, restent dans la plus pure tradition populaire avec l’utilisation du chant en responsorial entre un soliste et le chœur. L’ensemble Oshakan reprend en partie l’harmonisation (ou plutôt la «polyphonisation») proposée par le R.P. Komitas au début du XXe siècle. Les effets populaires sont confiés aux instruments mais surprennent par leur choix: le kanon fait fonction de bourdon et le tav kaman, par le jeu en pizzicato, évoque la percussion dehol. En revanche, le sering et le doudouk conservent le côté pastoral traditionnel dans la mélodie. Il y a désir de composer savamment à la manière populaire.
L’entrée dans le Monde de cette musique qui n’est plus seulement entendue devant l’autel ou dans les champs (urbanisation oblige) traduit son évolution. De la musique savante des origines, fruit de clercs ou de simples paysans, il reste un fond perpétué par la transmission orale avec les déformations propres à l’interprétation populaire. En revanche, il faut considérer toute recherche vers un retour à une tradition (à UNE musique arménienne!) comme un travail savant de reconstitution.

Si demain, vous allez dans une église arménienne, ne soyez pas surpris d’y retrouver tous ces échos musicaux, mais non prémédités, à la différence des arrangements du compositeur Grigor Arakélian et de l’ensemble Oshakan! Ils émanent des fidèles et sont renouvelés chaque dimanche. Un échange entre le savant et le populaire. »


1 Troubadours arméniens. Les gousan apparaissent au Ve siècle et sont remplacés au XVIe siècle par les achough.
2 On pensera au travail de collecte du R.P. Komitas, à qui les événements de 1915 firent perdre la raison.



Maxime Kaprielian

pour ResMusica.com le 30/09/2006

Paris. Maison de la Radio, salle Olivier-Messiaen. 24-IX-06. Musiques de l’Age d’Or et du Moyen-âge arménien (Ve au XIVe siècles). Ensemble Oshakan, arrangements, kemani solo et direction: Grigor Arakelian.

Curieux voyage musical que celui-là, qui nous transporte au cœur d’un peuple qui ne fut réellement souverain que très récemment. Du Ve au XIVe siècle, l’Arménie fut partagée au fil des invasions entre les perses sassanides, les arabes, les mongols et les turcs ottomans. Cela n’a pas empêché l’émergence d’une culture propre, entretenue par un alphabet particulier établi par Mesrop Machtots (entre 400 et 430) et la religion Grégorienne (l’Eglise Arménienne s’est définitivement séparée de Rome en 552). Dès le Ve siècle le répertoire religieux s’enrichit de charakans (hymnes) écrits en notation neumatique et chantés exclusivement a capella et à l’unisson (bien sûr uniquement par des hommes).
La tradition s’est perpétuée jusqu’à la fin du Moyen-âge, mêlant dans les chants sacrés des thèmes populaires (à l’instar des innombrables messes sur l’Homme armé en Europe occidentale). Ce répertoire oublié, fugitivement ressuscité au début du XXe siècle par Komitas qui en fit une harmonisation à quatre voix sous le titre de Divine Liturgie, a été remis au goût du jour par Grigor Arakelian et son ensemble Oshakan, créé en 2005. Des mélodies originales, polaires comme sacrées, Arakelyan les harmonise pour huit chanteurs et les arrange pour quatre instruments (serin’g, flûte oblique ; duduk, hautbois-musette ; kanon, cithare et kemani, sorte de viole de gambe).
Ce qui frappe l’auditeur sur ces versions « modernes » (mais toujours respectueuses) de chants anciens est leur évidente parenté avec la musique d’Europe centrale revue et corrigée sous les doigts de Kodaly, Bartok ou Ligeti. L’utilisation du double tétracorde (l’octœchos cher à la liturgie byzantine) et les cadences finales à la tierce de la tonique de départ sont la preuve que durant des siècles, Orient et Occident n’ont cessé de communiquer et d’échanger. Impossible de ne pas trouver un écho de la Mitteleuropa dans ces mesures à 5 temps, ni une influence arabe ou juive dans l’utilisation parcimonieuse des quarts de tons dans certaines vocalises.
L’ensemble Oshakan défend avec vigueur cette musique unique aux frontières abolies. La finesse des arrangements de Grigor Arakelian est rendue par ses troupes avec un soin méticuleux du détail et de la couleur, sachant alterner les moments de recueil dans les extraits liturgiques (Ahegh Dzayn [la Voix terrible], dont un excellent solo du baryton Seyran Avagyan) avec la verve populaire propre aux diverses chansons à danser qui émaillent le programme.
L’année de l’Arménie en France semble musicalement s’annoncer sous les meilleurs augures, surtout portée par un ensemble dont le message va au-delà de particularismes culturels d’un peuple ou d’une diaspora.


Entre la conception et l’expérience

Docteur Anna Arevchatian, Musicologue, Professeur du Conservatoire d’Etat Komitas d’Erevan

L’ensemble de musique médiévale arménienne Oshakan, sous la direction du compositeur Grigor Arakélian, présente une nouvelle qualité de l’art de l’exécution vocale et instrumentale d’Arménie et de l’assimilation de la musique millénaire traditionnelle et sacrée arménienne.
Pour un peuple à mentalité musicale monodique, le problème du passage à la polyphonie reste actuel à toutes les phases de l’évolution de l’école de composition professionnelle. Dans la musique arménienne, ce processus commence vers le milieu du XIXe siècle, avec Tigrane Tchoukhadjian, Chistophor Kara-Murza, Makar Ekmalian, Alexandre Spendiarian, Komitas (1869-1935), fondateur de l’école arménienne nationale de composition, Aram Khatchatourian, Edouard Mirzoyan, Arno Babadjanian, Alexandre Haroutunian, Lazare Sarian et bien d’autres. A partir de la seconde moitié des années 1960, les compositeurs arméniens se tournent une fois de plus et avec le plus grand intérêt vers le grand Komitas et la musique monodique sacrée du Moyen Age, devenue un puissant stimulant pour la nouvelle vague de la musique nationale et la naissance d’une sorte de néoclassicisme arménien, où les traditions de la mentalité musicale nationale se mêlent aux acquisitions européennes de la musique du XXe siècle. Dans cette optique, on ne peut se passer de citer des compositeurs comme Edgar Hovhanissian, Avet Tertérian, Tigrane Mansourian, Martin Israëlian, Achot Zohrabian et Ervand Erkanian, etc…
Ainsi, Grigor Arakélian, fondateur de l’ensemble Oshakan, se trouve sur un sol fécond donnant un vaste champ d’action à la fantaisie créative et à l’expérience.
Le programme de l’ensemble Oshakan inclut les œuvres des grands hymnographes du Moyen Age arménien, aussi bien que l’héritage du grand Komitas. Grigor Arakélian utilise des instruments populaires, ethniques, accordant avec succès leurs sons avec l’exécution vocale, solo ou en chœur. Les musiciens jouent d’instruments à vent, tels le sring (flûte arménienne, Hasmik Mouradian), le doudouk (Artak Assatrian), d’instruments à cordes, tels le kanon (sorte de cymbale, Merie Vardanian) et le tavkéman, créé par G. Arakélian avec le luthier Martin Eritsian, sorte de viola da gamba arménienne.
Il convient de citer en particulier les arrangements faits par G. Arakélian des taghs (cantiques) de Grigor Narékatsi, génial poète et musicien arménien du Xe siècle, dont l’œuvre ouvre des horizons authentiquement nouveaux dans la poésie et la musique et égale les plus splendides réalisations de la culture musicale chrétienne, anticipant même sous certains aspects les traits de la conception du monde artistique de la Renaissance européenne. Les arrangements des taghs de Grigor Narékatsi se distinguent surtout du fait que G. Arakélian réussit à rendre l’ambivalence immanente à la mentalité mélodique de Narékatsi, chargeant d’abord un instrument d’introduire la mélodie, semblant vouloir annoncer son essence d’improvisation, remontant à l’art instrumental séculier des goussans (menestrels armeniens), et ensuite seulement « donnant la parole » au chanteur qui exécute le cantique de la même manière qu’il a été exécuté pendant des siècles et tel qu’il a été enregistré par Komitas.
Les possibilités du timbre des instruments de l’ensemble sont utilisées de manière originale. Ainsi, le registre supérieur du tav kéman résonne comme la kamantcha, alors que son registre inférieur rappelle le violoncelle ou la viola da gamba. De même, le kanon résonne tant dans sa facture traditionnelle qu’à la manière de la harpe médiévale, dite tavigh, rappelant parfois le son d’une harpe celte. Le CD, enregistrement public par Radio France du concert donné le 24 septembre 2006 au Studio 104, présente les œuvres des auteurs de « l’âge d’or » de la culture arménienne : Mesrop Machtots (Ve siècle), créateur de l’alphabet arménien, l’un des traducteurs de la Bible en langue arménienne et l’auteur des premiers chants sacrés originaux ktsourds (tropaires). On lui attribue la création des charakans (hymnes) du Penitence, chantés lors du Carême, du charakan-métzatsoutsé (Magnificat) « Zantcharéli lusso Mayr » (« Mère de l’inaccessible Lumière ») ; Movses Khorénatsi (Ve siècle), Père de l’historiographie arménienne, auteur d’hymnes de la Nativité et de la Théophanie d’une expressivité et d’un pittoresque remarquables, ainsi que les taghs de Grigor Narékatsi « Ahegh Dzayn » (« Voix terrifiante ») pour la Résurrection et « Atchken tzov i tzov » (« Les yeux comme la mer »), consacré à la Vierge. Le disque présente aussi les cantiques des poètes mélodes du haut Moyen Age de l’Arménie Majeure et du Royaume arménien de Cilicie, tel le cantique « Aravot Lousso » (« Matin de lumière »), consacré au lever du soleil, extraordinairement populaire parmi les Arméniens et conservé en plusieurs variantes mélodiques, de Nerses Chnorhali (XIIe siècle), éminent mélode d’Arménie Cilicienne, de son vivant déjà surnommé « Erguetsogh » (« Le Mélode ») ; le tagh « Aïsor dzaïnen haïrakan » (« Aujourd’hui la voix du Père ») de Hovhannes Erzynkatsi (XIIIe siècle) pour la Bénédiction de l’eau et celui de Mkhitar Ayrivanétsi (XIIIe siècle) « Sirt im sassani » (« Mon cœur tremble ») pour le Lavement des pieds.
Les chants sacrés sont merveilleusement assortis des spécimens uniques du folklore musical arménien, enregistrés par Komitas : « Lorva goutanerg » (« Le chant du laboureur »), le chant épique « Karos Khatch », les chansons et les danses lyriques arrangées avec beaucoup de goût et de tact artistique.
On ne saurait trop louer les solistes de l’ensemble: Makrouhi Khatchatourian (soprano), Aren Avétian (ténor), Seyran Avakian (baryton), Vahagn Hovents (baryton) ainsi que Gohar Haroutunian, chef du chœur et soprano, et Grigor Arakélian lui-même, jouant du tav kéman, dont les interprétations du style et du caractère des œuvres exécutées sont adéquates et rendent à merveille leur esprit et leur originalité nationale.

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